Le hasard fait parfois bien les choses : il nous a conduit à assister successivement (et presque sans interruption) à Putjowka w Schisn de Nikolaï Ekk, premier film parlant de l’histoire du cinéma soviétique, et à This Ain’t California, documentaire sur le skateboard en Allemagne de l’Est dans les années 1980. Au délà d’une amusante coïncidence (le grand écart « ère communiste »), les films entretiennent même une proximité thématique : tous deux parlent d’une jeunesse et de son rapport à la société, à l’aube et au crépuscule du soviétisme. Leur comparaison nous met face à une déconnexion totale intervenue entretemps (quand, où, comment, il faudrait intercaler beaucoup d’autres films pour y répondre). Dans Putjowka w Schisn, le pouvoir politique décide de rééduquer sa jeunesse urbaine délinquante par le biais de la valeur travail, que ces jeunes digèrent peu à peu jusqu'à se mettre en grève pour se défaire de cette autorité, et reprendre le travail mais de façon collective. Cinquante ans plus tard, est-ce là toujours la valeur phare d’une société ? Dans This Ain’t California, le skateboard apparaît justement comme sa négation même. Pas même un outil de révolte, il est une évasion insolente, délicieusement infantile, anarchique – un symbole parfait de la rupture qui opère entre un pouvoir politique et une jeunesse.

Ce documentaire rétrospectif s’articule entre les retrouvailles d’anciens skaters de Berlin-Est, réunis à la mort du plus charismatique d’entre eux, Denis « Panik », et des images d’archives principalement filmées par eux-mêmes à l’époque. Malgré l’importance du mouvement, il n’a eu qu’une présence médiatique assez anecdotique, dans ce milieu principalement occidental. Le film est dans un premier temps bercé par un charme vintage presque déjà vu, mais filtré par ce sentiment étrange qu’est l’Ostalgie : un phénomène socioculturel typiquement allemand, désignant la nostalgie de la vie quotidienne en RDA. Pour ces trois amis d’enfance découvrant par hasard le skate dans une retransmission de la télévision tchèque, cette petite planche (qu’ils fabriquent alors eux-mêmes) est une évasion. Notamment l’un d’entre eux, écrasé par le harcèlement sportif auquel son père le contraint (natation, athlétisme), y trouve un refuge délicieusement lointain de la dictature de la performance. Le skateboard est pour eux une porte de sortie, une redéfinition ludique de l’espace urbain. Lorsque le mouvement grossit et s’installe à Berlin-Est, il prend une ampleur anarchique. L’État communiste, trompant son déclin par ses succès sportifs (ce que la mémoire collective a très bien retenu), condamne ce comportement subversif, en même temps qu’il tente de le récupérer pour en faire une discipline comme une autre. Mais les skaters restent indomptables. Qu’y a-t-il à leur reprocher ? On les accuse peut-être d’abîmer le mobilier urbain, de troubler les passants d’Alexanderplatz et de Karl-Marx-Allee, mais on leur reproche surtout de remuer l’ordre public établi, surtout avec un jouet d’origine occidentale. Partout dans le monde, le skate est encore à l’époque synonyme d’une forme, non pas de révolte, mais de déni de l’autorité – une révolte apolitique, aussi paradoxal que cela puisse par être.

Notre seule réserve (mais elle est de taille) concerne la triche mise en œuvre par Marten Persiel pour enjoliver l’Histoire et la retravailler comme il l’entend. On est un peu déçu, à l’issue de la projection, de voir monter sur scène l’acteur interprétant Panik dans ce qui apparaît donc comme des fausses images d’archives. On est aussi un peu perplexe face à la quasi univocité des sources : de vieux amis, qui tiennent à ne pas dénigrer la mémoire du mouvement. Enfin, les discussions qu’ils ont à leur retrouvailles sont étonnamment bien écrite : on flaire un travail de dialoguiste tout à fait hors de propos. Il aurait peut-être été préférable de la part de Marten Persiel d’employer de façon plus assumée la fiction (même si là aussi, le pire est parfois à craindre) ; ou plutôt tout simplement, de faire preuve d’une plus grande maturité en conciliant le développement des enjeux du mouvement tout en mettant en perspective son influence réelle.